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Pierre Villemin

Petits échanges, grande destinée

Petits échanges, grande destinée, vidéo, 2022, 41 min.

Entretien avec Mo Gourmelon

Mo Gourmelon : Comment décide-t-on de filmer avec comme sujet son chien ? Vous n’êtes pas seul à filmer votre chien mais l’on reste, dans ces cas là, dans le registre du film de famille. Avec votre film on accède en quelque sorte à un journal filmé. Acceptez vous ce terme ? Ou comment qualifier votre film ? Pourquoi avoir opté pour votre voix off ?


Pierre Villemin : Je réalise des films expérimentaux et documentaires depuis longtemps avec le souci de mettre en lien des sujets liés au réel, aux rencontres et aux découvertes qui ponctuent ma vie.

Je transpose ces réappropriations en des formes diverses qui peuvent emprunter des écritures expérimentales (comme le film « 36000 », où je m’inspire de la main négative laissée dans une grotte par l’homme préhistorique pour construire une déambulation fantasmée dans la nature). Ou encore avec « Entre mémoire », film dans lequel je reprends des images d’archives familiales qui deviennent une matière à réflexion sur une sorte de rétrospection personnelle en mélangeant des approches documentaires et des formes expérimentales sur l’image et le son.

Avec ce film « Petits échanges grande destinée » tout commence par l’arrivée de cet animal de compagnie dans notre foyer. Mon épouse le reçoit en cadeau et même si j’étais en accord avec l’arrivée de cet être, j’ai toujours eu une appréhension à l’idée de vivre avec un chien au quotidien.

J’ai commencé à le filmer avec une caméra à 360 degré puis rapidement avec mon reflex Panasonic. Tout en amassant des images je me suis petit-à-petit ouvert à ce chien qui est devenu un véritable compagnon de jeu et partenaire de prise de vue.

Il avait quatre mois a son arrivée donc il dormait beaucoup. Dans ces situations d’abandon à la caméra il était plus facile à filmer ; ça a donné un premier film de huit minutes « Si petit avec de grandes idées dans sa tête », dans lequel je reprends des propos du philosophe Bernard Stiegler sur le devenir du monde d’un point de vue biologique et anthropologique, propos que je prête à mon chien Soko dans le film.

Par la suite, je continue à filmer Soko avec mon téléphone portable et j’amasse une quantité d’images plus spontanées et vivantes de l’animal dans différentes situations quotidiennes. Je vais même jusqu’à fixer une petite caméra sur son harnai pour adopter son point de vue et surprendre des situations de rencontres avec d’autres chiens que je provoque durant des longues promenades urbaines.

Six mois se passent. Je décide de mettre en forme ces rushes, et commence à raconter ma vie avec Soko et d’enrichir mon propos avec des textes de philosophes et écrivains ayant abordés ces thématique canines et animale : Marc Alizart, Vinciane Despret, Donna Haraway, Konradt Lorentz, Jean Michel Wyl et la collapsologie : Pablo Servigne

Une partie du film est consacrée au regard documentaire et sur la notion de «réel », que je questionne à partir d’un extrait d’un film que j’ai réalisé il y a vingt cinq ans où je fais le portrait d’un vétérinaire que je mets en perspective avec ma façon de regarder avec la caméra, lorsque je filme une consultation qui tourne mal, je reprends des propos d’une conférence de Patrick Leboutte, théoricien du cinéma, qui explique ce qu’est le réel au cinéma.

Jean Rouch apparaît également lorsqu’il explique la réussite d’un plan de cinéma par la métaphore du chien auquel il envoie une balle et qui la rapporte… ou pas… Je retente l’expérience avec Soko.

« Petits échanges grande destinée »est un film qui opère par disgressions. Une accumulation de scènes qui viennent sceller mes goûts et mes envies, une constellation de références que je fais vivre pour dégager avec précisions mes aspirations, « ce qui me meut ».

Je me raconte grâce à Soko. Il guide mon fil narratif. Le chien est un accoucheur de pensée, qui m’aide à me définir, moi par rapport au monde et lui en tant que compagnon.

La dénomination « journal filmé » me convient parfaitement. Au moment du montage, dans la time line, je me suis organisé pour enregistrer ma voix soit en lisant les textes d’auteurs choisis ou soit en improvisant totalement en regardant les images. C’est ce qui donne cette proximité avec le public, je pense.


MG : Vous dites dans le cours du film je ne suis pas ton maître seulement ton apprenti. Qu’entendez-vous par là ?


PV : C’est une citation de Donna Haraway, philosophe, sociologue et biologiste

qui a écrit entre autre Manifeste des espèces compagnes.

Avec cette phrase, j’ai envie d’interpréter comme une sorte d’inversion sur la position centrale de l’humain en tant que grand ordonnateur du monde. J’apprends tout de Soko, il me transmet toutes sortes d’informations sensibles, non verbales, qui passent par le regard, la truffe, la queue, les sons qu’il émet, ses renfrognements… tout ceci me place en tant qu’observateur interragissant, me met dans un état d’attention qui me fait redevenir enfant, à l’écoute de l’animal pour recueillir son enseignement, sa joie, sa tristesse, son amour… tout entier à son écoute que je suis…


MG : Quel beau programme que de vouloir parler de soi de façon détournée plutôt que parler de soi directement.


PV :« Petits échanges, grande destinée » est un film qui tente d’envoyer un message universel par-delà ma simple personne. Mes préoccupations rejoignent celles de mes contemporains. Le réemploi d’extraits d’ouvrages qui m’ont marqué et auxquels je m’identifie, cet assemblage d’écrits, reflètent au plus près ma pensée mieux que si je les avais rédigés moi-même.

Cette entrée en résonnance avec les problématiques climatiques, sociales, anthropoligiques, biologiques, philosophiques, parcourent le film et tentent d’en faire un «essai », une production d’images en mouvements et de sons, « un collage » qui envoie une information sensible vers un public, avec l’intention de lui insuffler quelques idées teintées de poésie, fruit ultime du rapprochement entre deux êtres : un chien et son apprenti.


MG : Vous dites à un moment du film que le chien est le seul animal avec lequel le regard constitue un échange entre l’homme et l’animal. Le chat, le chevaltc regardent leur maître. Je ne comprends pas bien cette déclaration.


PV : C’est une citation de Jean Michel Wyl  « Il n’y a que deux espèces qui, sur cette terre, sont capables, quelquefois, de se donner entièrement à la camaraderie, avec les yeux : l’homme et le chien. »

Je comprends cela comme étant l’ultime témoignage d’affection, qui se passe avec son propre chien. C’est une transmission de sentiments simples qui ne nécessite ni aucun geste, ni aucune parole. Cet échange de regard avec l’humain, lorsqu’il s’installe dans la durée, développe la sécrétion d’ocytocine chez les deux êtres amis.

De plus, le regard du chien est devenu particulièrement expressif au contact de l’humain. Contrairement au loup, les muscles autour des yeux se sont développés et permettent au chien d’exprimer toute une palette de sentiments lorsqu’il regarde son propriétaire. C’est le fruit d’une évolution de 30000 ans.

Certaines races de chiens redoutent de regarder dans les yeux un humain, par défiance ou par peur.

On recommande d’ailleurs de ne pas fixer un chien inconnu dans la rue pour éviter un retour potentiellement agressif avec certains chiens de catégorie 1 dit chiens d’attaques, tels que les American Stafforshire (pitbulls) et même de catégorie 2, les chiens de garde et de défense, tels que les Rottweillers. Ces animaux doivent sortir muselés, d’ailleurs.

Mai 2024

Interview with Mo Gourmelon

Mo Gourmelon: How do you decide to film with your dog as the subject? You are not alone in filming your dog but we remain, in these cases, in the register of family films. With your film we access, in a way, a filmed diary. Do you accept this term? Or how to qualify your film? Why did you choose your voice-over?


Pierre Villemin: I have been making experimental and documentary films for a long time with the aim of linking subjects linked to reality, to the encounters and discoveries that punctuate my life. I transpose these reappropriations into various forms which can borrow experimental writings (like the film “36000”, where I am inspired by the negative hand left in a cave by prehistoric man to construct a fantasized wandering in nature). Or with “Entre memoire”, a film in which I use images from family archives which become food for reflection on a sort of personal retrospection by mixing documentary approaches and experimental forms on image and sound.

With this film “Small exchanges, big destiny” it all begins with the arrival of this pet in our home. My wife received it as a gift and even though I agreed with the arrival of this being, I have always been apprehensive about the idea of living with a dog on a daily basis. I started filming it with a 360-degree camera and then quickly with my Panasonic SLR. While collecting images I gradually opened to this dog who became a real playmate and shooting partner.

He was four months old when he arrived, so he slept a lot. In these situations of abandonment to the camera it was easier to film; this resulted in a first eight-minute film “So small with big ideas in his head”, in which I take up the words of the philosopher Bernard Stiegler on the future of the world from a biological and anthropological point of view, words that I lend to my dog Soko in the film.


Subsequently, I continued to film Soko with my cell phone and I collected a quantity of more spontaneous and lively images of the animal in different daily situations. I even go so far as to attach a small camera to his harness to adopt his point of view and surprise encounter situations with other dogs that I provoke during long urban walks.

Six mois se passent. Je décide de mettre en forme ces rushes, et commence à raconter ma vie avec Soko et d’enrichir mon propos avec des textes de philosophes et écrivains ayant abordés ces thématique canines et animale : Marc Alizart, Vinciane Despret, Donna Haraway, Konradt Lorentz, Jean Michel Wyl et la collapsologie : Pablo Servigne

Part of the film is devoted to the documentary look and to the notion of "reality", which I question based on an extract from a film that I made twenty-five years ago where I portray a veterinarian that I put into perspective with my way of looking with the camera, when I film a consultation that goes wrong, I take up words from a conference by Patrick Leboutte, film theorist, who explains what reality is in cinema . Jean Rouch also appears when he explains the success of a cinema plan with the metaphor of the dog to which he throws a ball and who brings it back... or not... I try the experience again with Soko.


“Small Exchanges, Big Destiny” is a film that operates through digressions. An accumulation of scenes that seal my tastes and my desires, a constellation of references that I bring to life to clearly identify my aspirations, “what moves me”. I tell myself thanks to Soko. It guides my narrative thread. The dog is a midwife of thoughts, who helps me define myself in relation to the world and him as a companion.

The name “filmed diary” suits me perfectly. When editing, in the timeline, I organized myself to record my voice either by reading the texts of chosen authors or by totally improvising while looking at the images. This is what gives this proximity to the public, I think. MG: You say during the film I am not your master, only your apprentice. What do you mean?

PV: This is a quote from Donna Haraway, philosopher, sociologist, and biologist who wrote, among other things, Companion Species Manifesto. With this sentence, I want to interpret as a sort of inversion on the central position of humans as the great organizers of the world. I learn everything from Soko, he transmits to me all kinds of sensitive, non-verbal information, which comes through his gaze, his nose, his tail, the sounds he makes, his frowns... all this places me as a interacting observer, puts me in a state of attention which makes me become a child again, listening to the animal to collect its teachings, its joy, its sadness, its love... completely listening to it that I am...


MG: What a wonderful program to want to talk about yourself in a roundabout way rather than talking about yourself directly.


PV: “Small Exchanges, Big Destiny” is a film that attempts to send a universal message beyond just me. My concerns are similar to those of my contemporaries. The re-use of extracts from works that have had an impact on me and with which I identify, this assembly of writings, reflects my thoughts as closely as possible, better than if I had written them myself.

This entry into resonance with climatic, social, anthropoligical, biological, philosophical issues, travels through the film and attempts to make it an "essay", a production of moving images and sounds, "a collage" which sends information sensitive towards an audience, with the intention of instilling in it some ideas tinged with poetry, the ultimate fruit of the rapprochement between two beings: a dog and his apprentice.


MG: You say at one point in the film that the dog is the only animal with which the gaze constitutes an exchange between man and animal. The cat, the horse etc. look at their master. I don't quite understand this statement.


PV: It’s a quote from Jean Michel Wyl “There are only two species which, on this earth, are capable, sometimes, of giving themselves entirely to camaraderie, with their eyes: man and dog. »

I understand this to be the ultimate display of affection, which happens with one's own dog. It is a transmission of simple feelings that requires neither gestures nor words. This exchange of glances with humans, when it takes place over time, develops the secretion of oxytocin in the two friendly beings.

In addition, the dog's gaze has become particularly expressive when in contact with humans. Unlike wolves, the muscles around the eyes have developed and allow dogs to express a whole range of feelings when they look at their owner. It is the result of an evolution of 30,000 years.

Some breeds of dogs fear looking into the eyes of a human, out of distrust or fear. We also recommend not staring at an unknown dog in the street to avoid a potentially aggressive return with certain category 1 dogs, known as attack dogs, such as American Staffordshire (pit bulls) and even category 2, attack dogs. guarding and defense, such as Rottweillers. These animals must come out muzzled, by the way.

May 2024

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